Rencontre avec Jean-Pierre Sacchi

Le passage du seuil aller-retour

(Revue maçonnique suisse: mars 2004)

Jean-Pierre Sacchi, d’«Union et Travail» à Genève, vient de rééditer lui-même son ouvrage L’affaire Hiram, texte accompagné de 63 planches explicatives toutes de sa main affinée à l’art du dessin et de la calligraphie. Hors commerce, strictement réservé aux détenteurs du troisième grade ce double volume préfacé par Daniel Béresniak est le fruit de longues cogitations dans plusieurs disciplines qui se rejoignent et se complètent. Entretien.

Alpina: En quoi la 2e édition diffère-t-elle de la première parue en 1998?

Jean-Pierre Sacchi: L’ouvrage était épuisé depuis presque deux ans et on me le réclamait. Or, comme j’allais vers mes quarante ans de maçonnerie j’ai décidé, pour marquer ce pas, d’en sortir une seconde édition qui serait en quelque sorte mon chef-d’oeuvre. C’est surtout la mise en pages qui a été entièrement revue. Ainsi, dans le tome second tous les dessins qui étaient jusqu’alors de simples réductions des planches originales A3 illustrant mes exposés ont été remaniés et retouchés en vue d’une meilleure lisibilité. Le tome premier a été lui aussi entièrement revu, sa mise en pages améliorée, notamment par des lettrines ornées originales, Elzévier avec traits de construction sur fond de quadrature du cercle au pentagramme étoilé. Des bouchons, ou vignettes entre paragraphes ou bas de page, soigneusement choisis ont été ajoutés, ainsi que plusieurs illustrations. Enfin, le texte a été repris et complété, notamment par une note sur les tatouages du désormais célèbre Ötzi, qui prouvent que les techniques acuponcturales remontent à une très haute antiquité et qu’elles étaient au néolithique déjà étonnamment répandues sur la terre, de l’Asie à l’Europe.

A.: Quelles ont été les réactions de tes lecteurs?

J.-P. S.: De nombreuses lettres qualifient l’ouvrage de magnifique, ce qui me réjouit fort. Et comme pratiquement tous disent devoir se mettre sérieusement à l’étude, cela me satisfait grandement. La première étape - susciter l’intérêt, donc la réflexion - est atteinte. Un frère français m’a pris douze exemplaires d’un coup, pour les membres de son groupe d’étude, et nous avons désormais des échanges épistolaires passionnants; les remarques comme les questions montrent que nombre de frères (et de soeurs) visent haut. Une recension élogieuse diffusée sur internet par La lettre du crocodile (//membres.lycos.fr/cire m/cirer/Themes/maconinitiation. html) souligne avec acuité les problèmes que mon travail soulève et effectivement, il nous faudra un jour ou l’autre prendre des décisions capitales pour le devenir de l’Ordre. Je suis donc heureux de voir que je ne prêche pas dans le désert, et que nombre de nos membres désirent aller au-delà des apparences.

A.: Comment en es-tu venu à associer certains éléments des cultures chinoise et japonaise au mythe d’Hiram?

J.-P. S.: Tout naturellement, comme je l’explique dans le livre. J’avais en effet été initié à une technique secrète des arts martiaux japonais, le kuatsu, dit «art de la résurrection», qui vise la levée des syncopes comme la restauration des traumatismes, et qui consiste essentiellement en massages et percussions sur des points d’acuponcture. Or, la manière de relever le maître me fit irrésistiblement penser à un kuatsu: ce fut la direction de recherche que je retins lorsque l’on me donna cette affaire comme sujet de travail. Mais, comme le disait Jacques Bergier, passer de l’hypothèse de conversation à l’hypothèse de travail prend du temps et demande une grande rigueur, et il me fallut bien des années pour pouvoir solidement étayer ma thèse. Elle prouve que la légende d’Hiram est, comme toutes les sagas mythiques, fondée sur un fait bien réel, en l’occurence la mise en transe initiatique. Et du même coup - et je le démontre - ce fait légitime complètement tous les points de notre rituel du REAA. On peut par conséquent dire avec Goblet d’Alviella (comme je le fais dès la page 18) que dans le premier quart du XVIIIe siècle de grands initiés ont ravivé pour nous un des rites les plus impressionnants des Mystères antiques.

A.: Mais ces techniques orientales secrètes ne sont-elles pas trop ardues pour qui n’en a pas une approche préalable?

J.-P. S.: Elles sont en tout cas bien moins ardues que la compréhension des concepts de la physique moderne pour qui n’a pas fait math sup’, car la pensée orientale, bien que fort subtile, est aisément abordable par qui veut la comprendre, il lui suffit de se défaire de ses préjugés d’Occidental. Il découvre alors toute la beauté, toute la puissance de la pensée de ces peuples qui, ainsi que le souligne Michel Granet «dédaignant les formes analytiques veulent qu’écrite ou parlée l’expression figure la pensée, ce qui n’est point seulement évoquer, mais susciter, réaliser».

A.: Ton ouvrage en deux tomes est assez élaboré sur le plan technique, n’était-ce pas un lourd travail pour un homme seul, en l’occurrence toi?

J.-P. S.: Un travail passionnant ne pèse jamais. Et puis je n’étais pas seul, mais très efficacement aidé et soutenu par ma correctrice, Génia Català, à qui je rends encore une fois hommage.

A.: Quelle autre partie de la maçonnerie aimeraistu aborder à l’avenir?

J.-P. S.: C’est d’une part son aspect ethnologique, et d’autre part sa didactique, en montrant aux membres de l’Ordre que nos traditions proviennent du tronc commun de l’humanité, et en leur indiquant les moyens d’étudier cette formidable langue fondamentale - par conséquent universelle - qu’est le symbolisme, donc en leur transmettant tout ce que j’ai appris. J’ai là-dessus un ouvrage en chantier, pour lequel je me suis assuré la collaboration de Daniel Béresniak. Intitulé La gamberge à Gabaon, on y verra, en un lieu élevé, un jeune questionner deux vieux, qui diront chacun leur manière de voir la chose examinée – des points de vue pas forcément concordants!

A.: Quelle impression cela te fait-il de compter quarante années de maçonnerie? Celle de se voir arriver – déjà! - au bout de la course, et de devoir – demain peut-être – déposer ses outils, alors qu’il y a encore tant à faire, à étudier, à chercher, à méditer…

Propos recueillis par Jacques Tornay