Le temps au sens maçonnique
(Alpina 6-7/2008)

Et si l’être suprême sous toutes ses dénominations n’était autre que le temps? Il n’est rien de plus indicible ni de plus absolu que lui, on ne peut l’envisager, le définir, et peut-être n’est-il même pas la somme du passé, du présent et de l’avenir. Nous savons seulement qu’il ne cesse de passer et que tout à la surface de notre terre lui est soumis, la matière sous son effet se transforme en se détériorant puis disparaît. Quelle que soit l’aune à laquelle on le mesure, le temps a la même valeur pour tous et vouloir s’y soustraire est un leurre puéril.Cela fut et reste pourtant le grand rêve de l’humanité: échapper à son emprise par les moyens qu’offrent la spiritualité, la science, l’art. Depuis toujours nos constructions intellectuelles – certaines fort ingénieuses et savantes – relatives à la survie de l’âme, à l’immortalité, à l’éternité montrent à quel point le temps et l’idée de la mort nous obsèdent. Notre finitude nous est insupportable, comme une angoisse primitive qu’il faudrait à tout prix mettre sous le boisseau, la faire taire pour nous bercer de l’illusion de perdurer. Nous cherchons convulsivement des certitudes, même imprécises, et nous voyons le temps nous les dérober une à une. Nous haïssons les années qui s’écoulent parce qu’elles nous enlèvent un peu plus de pouvoir à chaque échéance.

Cependant, malgré la conscience de l’inévitable déclin c’est l’honneur de l’homme et de la femme que de vouloir et pouvoir être dans sa durée d’existence davantage qu’un simple rouage au sein d’un mécanisme dont nous ignorons tout. Un vieil instinct de lutte, à moins qu’il ne s’agisse d’un sursaut de l’intelligence, nous pousse à nous extraire de nousmêmes et à consacrer une partie de notre énergie à autre chose qu’à l’immédiatement saisissable. C’est pourquoi à la fin d’une rencontre maçonnique nous éprouvons le plaisir d’avoir bien oeuvré. Même si à minuit nos cellules ont avancé dans l’usure, après nos travaux nous ressentons cette satisfaction d’avoir fait ce qu’il fallait, ensemble, dans un élan qui dépasse notre petite personne. Accomplir aujourd’hui ce que l’on estime nécessaire, sans aucun souci de postérité ou de reconnaissance, serait une forme de sagesse. Tout comme il serait sage de ne se désoler ni de se réjouir de la fuite du temps mais de l’accepter avec la neutralité d’esprit d’une imparable évidence.

Jacques Tornay

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